5ème Festival PariJevsk

Афиша Festival-Parijevsk2014Le 5ème Festival PARIJEVSK, organisé par l’association « Village Parijevsk » en partenariat avec l’administration de la ville d’Ijevsk, à eu lieu en Oudmourtie du 12 à 20 juillet 2014  sur le thème « l’Ecologie de la culture » s’est déroulé sur 2 villes, 5 villages et 1 site historique.

13 participants français ont rejoint le festival dont 5 étudiants de l’Inalco.

Au programme il y avait des concerts, ateliers de cuisine, ateliers de danse afro-contemporaine, théâtre, cessions photos  de Portraits/Lifestyle 

Cette année encore de nombreux artistes se sont réunis pour célébrer l’amitié entre les peuples!

Le théâtre – Des étudiants de l’Inalco ont préparé des sketches pour le public russe, prestation au musée ethnique oudmourte Loudorvai


Gala-concert au Parc « Kosmonavtov » à Ijevsk :
Alice Maurissanne, professeur de danse afro-contemporaine (Toulouse) / le collectif « Вербное воскресенье », avec la participation de Владисвар Надишана / Veronika Bulycheva et Stéphanie Acquette (Paris) / le trio d’accordéonistes « Тринимф » / Anastasia Prokosheva / Mya Bulycheva


Ateliers de danse afro-contemporaine aux enfants, animés par Alice Maurissanne; ont été réalisés aux villages Kigbaevo et Varaksino.


Art culinaire – Julie Pontier présente son plat élaboré avec les ingrédients locaux dans le Festival de la cuisine finno-ougrienne « Byg-byg »


– Durant tout le voyage, le photographe Jean-François Claustre a réalisé une série de portraits des habitants de l’Oudmourtie, ce qui donnera bientôt lieu à une exposition.

Le résumé du voyage en photos

Jeremy- 5

Résumé des épisodes précédents :

Jérémy, aventurier responsable plutôt bel homme est parti en Russie avec deux personnages secondaires, ses amies Stéphanie & Véronika afin d’officier pendant deux mois comme opérateur pour leur(s) documentaire(s) sur les villes-usines de l’Oural. Aujourd’hui nous retrouvons notre héros dans l’oblast de Sverdlovsk – le comté d’Ekaterinbourg? – sur les pistes de nouvelles usines, de nouvelles mines, toujours avec de nouvelles rencontres roublardes et truculentes.

Il est minuit et demi. Je me trouve à Asbest, sur les flancs d’un chantier d’amiante qui doit bien faire 11 km sur 4. La vue est vertigineuse, dommage qu’on y voit presque rien. On nous avait assuré qu’en pleine nuit ça avait la luminosité des Champs-Elysées. Ce serait vrai si on plongeait l’avenue dans le noir à l’exception de 4 pauvres lampadaires. À bout de souffle, nous venons quand même de faire 80 km pour venir. On nous avait dit 40, mais les russes et la notion des distances (et des avenues parisiennes)…

L’intérêt de l’anecdote pourrait s’arrêter là si le ridicule de la situation n’était pas que je porte un pull polaire jaune vif à l’enseigne d’une usine de Salda et un maillot de bain short en guise de pantalon. Dans un trou perdu, près d’une carrière d’amiante à minuit et demi. Comment j’en suis arrivé là ?

Tout à avoir avec cette fameuse ville de Salda, véritable trou noir pour nous trois. Tant et si bien qu’en faire un vrai récit me paraît peine perdu. Je vais donc faire un compte rendu chronologique des étapes qui mènent à tel conclusion.

  1. Arrivée à Salda. Nous posons nos affaires chez Irina pour de suite filer vers un sauna situé au-dessus d’un dépôt de fruits gradé par un ami… j’ai pas tout saisi, mais néanmoins nos voilà au lieu dit. L’hôte nous explique que les Chinois apprennent tous le Russe et qu’ils vont bientôt les envahir. Vincent, t’as des infos là-dessus ? Les filles caressaient l’idée d’aller faire du delta-plane dans le coin mais l’envie nous ait vite passée après avoir apprit que les derniers participants s’étaient crashés en testant le nouveau modèle. Pendant ce temps le Samagon (alcool maison) coule à flot. De plus le fer du sauna frappe mal les poumons après tant de temps dans les délicieux bagnas d’Oudmourtie. Mais ce n’est pas là que le bas blesse. Témoin d’un propos insensible décoché comme une flèche qui m’aurait frôlé, je décide de prouver que moi aussi je peux avoir un comportement irresponsable et désaffecté et pousse sur le samagon pour donner pâle figure. Mauvaise idée ? Bien évidemment ! Mais ce que j’ignorai alors, c’est qu’en plus de courir à ma perte, je le faisais en pleine pente à cause du combo sauna/coeur-qui-bat/douche-froide qui a accéléré ma descente aux enfers aussi rapidement qu’une délicieuse pente en sucre glace. Ainsi après avoir fait une déclaration d’amour, vomi tout ce que j’ai pu et renversé une télé (événements desquels je n’ai aucun souvenir) je me suis réveillé avec seulement 50% des fringues que j’avais la veille. Ah le combo nourriture/sentiments/audio-visuel je devais bien le vomir un jour !
  1. Le lendemain nous sommes cette fois hébergé par un couple très aisé (plus de télés à renverser!) dont la femme m’a offert ce beau pull jaune fluo pré-cité et le mari, qui travaille pour une compagnie qui créé des moteurs de fusée m’a filé – en plus d’un livre de son boulot qui montre des photos très marrantes d’un canadien dans l’espace – des magnets des plus grandes célébrités que la Russie ait envoyé dans l’espace : Youry Gagarine et Monsieur Lapin rose. Je suis désolé que le second ait eu une postérité plus discrète.
  1. J’ai fait la Une de l’hebdomadaire local. Pas pour mes péripéties et régurgitations pré-citées mais pour un article infamant (ça aurait put avoir une qualité si je l’avais écrit en CE2) qui après traductions et réécritures par la rédactions m’a valut la première page avec une photo de l’usine d’Avisma sous le nom de Térémy Nakache. On ne peut pas tout avoir mais je ne suis pas si mécontent que cette faute de frappe puisse déjouer tout éventuel biographe de ce bout de papier honteux.
  1. J’ai perdu une pièce de ma caméra. Rien de grave ou d’important, juste un bout de caoutchouc qui sert (avec d’autres pièces non-perdues) à bloquer le support micro de la caméra. J’ai perdu ceci de la manière la plus conne du monde. Pour filmer une carrière de fer je m’étais aventurer sur des des collines de cailloux et de roches qui ne demandaient qu’à glisser sous mes pieds pendant que des chiens visiblement peu sympathiques mais perspicaces s’organisaient à mes pieds. Une fois ma poignée de plans en poche j’entreprends ma périlleuse descente. Elle se passe contre toute attente très bien et c’est donc arrivé au sol, à l’instant où un grand soulagement traverse mon corps que ce dernier s’effondre comme peau de chagrin, déséquilibré par un caillou et non une montagne. Les chiens décidés, nous pressés, ma vérification à la va-vite, me font abandonner cette petite pièce. Alors que je re/démonte tout le truc je revendique que nous repartions sur le lieu du crime afin de pouvoir retrouver ma particule. Ainsi je nous fait rater une interview dans un hôpital pour rien vu que les fouilles nous auront laissé brocouilles. Heureusement quelques dizaines de centimètres de gaffeur plus tard le socle est ‘réparé’ et nous voilà repartis.
  1. Sur le départ la maîtresse de maison m’offre des chaussettes. C’est cool mais j’en oublie mon pantalon, c’est le problème des petites lessives faites à chaque étape. Comme je voyage léger il ne me reste plus que mon jean bien dégueu dut à ma chute, il part donc illico à la machine à l’étape suivante, laissant la place au maillot de bain.

Parlons-en de ce maillot, car il a un beau passé. Il appartient en théorie à un français paranoïaque qui tient une guesthouse sur l’île de Koh-Lanta. Je ne l’ai jamais rencontré (je ne suis jamais allé là-bas) mais Ziad y a été hébergé et c’est à cette occasion que le frenchy lui a dépanné le short. Je ne sais trop pourquoi mais Mr. Z l’a embarqué et me l’a transmit au Cambodge où, après déjà six mois de voyage en jean mes jambes criaient pour un peu d’aération. Fusionnant avec la couture (peut-être parce qu’elle est française) qui est devenu mon apparat pendant dix jours de jungle, Ziad, dans sa grande bonté, me le laisse. Il est ironique de penser que depuis que j’ai le maillot il ne m’a jamais servit à nager. Au Cambodge je nageais nu (oh yeah) et les rares fois depuis où je me suis baigné depuis (en Février j’ai passé un mois sur une île en Thaïlande sans une fois piquer une tête) je ne l’avais pas sur mois et ai donc fait trempette en caleçon. Y compris en Oudmourtie où je me suis baigné dans le prout de Votkinsk en face du musée Tchaïkovsky. Ouais, un prout. J’y peut rien, c’est le mot russe pour ‘lac artificiel’ et c’est mon mot préféré. En plus comme on fait un docu sur les villes-usines qui ont toutes un barrage qui les alimentes en électricité et donc qui ont toutes un prout le mot reviens très souvent dans les interviews. Alors pour moi qui ne comprends pas ça fait : « bla, bla bla, prout, bla, bla, charabia, charabia, prout, prout, bla bla ». Et je m’amuse derrière ma caméra alors que si ça se trouve on me raconte la noyade de dizaine d’enfants dans un… prout.

Eh eh eh…

Enfin bref je suis en polaire et en maillot de bain mais tout va bien. Il ne nous reste plus qu’à rentrer nous coucher. C’est cool car je dors dans la chambre des enfants (non pas avec eux, les ‘molusques’ ont été dégagés à la campagne) donc j’ai une couverture avec un singe.

Jeremy – 4

Il est impossible que tout se passe bien. On ne peut pas prétendre que notre aventure ne soit qu’une déambulation uniquement gorgée de lait et de miel. « Mais quoi, l’Histoire n’est amère qu’à ceux qui l’attendent sucrée »et ce ne sont pas quelques déboires qui condamnent une entreprise dans sa totalité. Il faut plutôt voir ça comme la répétition mal digérée et redondante d’un script bâclé : nous sommes à mi-parcours, donc il faut faire sortir un peu de pus. Heureusement, à l’heure où j’écris ces lignes tout semble être rentré dans l’ordre et l’avenir s’annonce pour le mieux. Notre nemesis s’est identifiée et ce n’est pas « celle dont parlait Brando dans Apocalypse : l’horreur – qui a un nom et un visage » mais la fatigue qui n’a pas de tête et pas mal de remords. Heureusement, plus de concerts à l’horizon ni de festival, ce second mois sera entièrement dévoué au documentaire.

« J’ai repris le plan dans son intégralité, en rajoutant cette fin un peu floue, ce cadre tremblotant sous la force du vent qui nous giflait sur la falaise, tout ce que j’avais coupé pour “faire propre” et qui disait mieux que le reste ce que je voyais dans cet instant-là, pourquoi je le tenais à bout de bras, à bout de zoom, jusqu’à son dernier 25° de seconde… »

Cette prédominance de notre docu n’est pas forcément une si bonne nouvelle pour moi car soudainement le poids qui pèse sur mes épaules d’opérateur est plus visible que jamais. Comprenons-nous bien, j’adore ce projet et je veux le faire du mieux que je peux, mais mes penchants pour la prédominance de l’information dans l’image plutôt que dans le discours ne sont pas des qualités ici recherchées. En effet, ne comprenant quasiment rien à la bande son que j’enregistre et ayant une manière de composer vraiment basée sur mon ressenti (grosso merdo je cerne le sentiment recherché et puis je compose l’image pour ressentir ce sentiment visuellement au-delà de toute ‘règle’ pré-établie – tiers, axes et autres manuels pour jt de TF1), je ne ‘cadre’ pas forcément (excusez le jeu de mot) avec l’approche générale du reportage, plus formatée. Tant pis, je fais de mon mieux, espérant restituer correctement à ces personnes un honneur que je ne leur ressens pas forcément et qui finalement transmet assez bien l’interrogation constante de mon sentiment. Je n’aurai pas besoin de regarder ces rushs dans 40 ans pour y voir que j’étais perdu, je le suis déjà. Et au final ça colle plutôt bien au sujet. Le seul soucis donc maintenant c’est d’être infaillible dans ce grand flou que je viens de cerner. Vous voyez le paradoxe ? Heureusement, si mon besoin poétique a une nécessité d’assouvissement il me reste la Russie entière dont je peux capturer à loisir les moments de magie, je « les épingle et les décore comme des insectes qui se seraient envolés du Temps et qu[e je] pourrai[s] contempler d’un point situé à l’extérieur du Temps – la seule éternité qui nous reste. » Ces petits moments finiront peut-être au hasard d’un plan de coupe, tel un trèfle caché parmi les pâquerettes.

« Je vous écris tout ça d’un autre monde, un monde d’apparences. D’une certaine façon, les deux mondes communiquent. La mémoire est pour l’un ce que l’Histoire est pour l’autre. Une impossibilité. Les légendes naissent du besoin de déchiffrer l’indéchiffrable. Les mémoires doivent se contenter de leur délire, de leur dérive. Un instant arrêté grillerait comme l’image d’un film bloquée devant la fournaise du projecteur. La folie protège, comme la fièvre. »

Il faut que j’en parle de cette Russie quand même, mais comment ? Il ne s’agit pas de faire le récit hagard d’un pays charmant. Il n’y a ni beauté ni laideur, ni qualité ni défaut en cela que je n’entreprends pas ce pays en fonction du mien ou de l’idée qu’on pourrait s’en faire. Il s’agit plutôt d’une âme, charmeuse et charnue qui vous séduit et vous accable dans le même mouvement fondateur. Je ne sais pas pourquoi il y a dans cet air ce sentiment pour moi si familier.

« Le sens s’en est perdu, mais c’est là que pour la première fois il a perçu la présence de cette chose qu’il ne comprenait pas, qui avait à voir avec le malheur et la mémoire, qu’il lui fallait à tout prix essayer de comprendre et vers laquelle, avec une lourdeur de scaphandrier, il s’est mis en marche. »

Et c’est pourquoi dans tout ces mails qui portent le nom de Russie il n’en est finalement jamais question. On ne décrit pas la femme qu’on aime, surtout quand elle vous ignore. On regarde sa chevelure faite de forêts, ses ongles et sa fièvre d’où sortent les usines, sa peau tremblante faite d’une terre qui semble souvent pleurer, ses yeux innombrables qui se lient les uns aux autres, projetant chaque homme, chaque femme et chaque chat dans le même miroir.

« Et sous chacun de ces visages, une mémoire. Et là où on voudrait nous faire croire que s’est forgée une mémoire collective, mille mémoires d’hommes qui promènent leur déchirure personnelle dans la grande déchirure de l’Histoire… »

Bien sûr chaque peuple sur Terre a une force, mais c’est peut-être celui-ci qui me touche le plus car le peuple russe semble avoir créé l’âme humaine en lui inventant la nostalgie.

« Pardonnez-moi ces pensées désordonnées. Je vous laisse une image mélancolique, mais au fond de moi je suis heureux. J’ai parlé franchement. Excusez-moi. »
Ryoji Uebara (kamikaze)

Si je ne peux vous ravir d’anecdotes, je peux au moins continuer à vous servir une imagerie empruntée, aujourd’hui avec ce court reportage pour la télé de Solikamsk où nous étions passé. Aucun plan ici n’est spontané, de notre arrivée en voiture (re)mise en scène à toutes ces images que je prétends tourner. C’est visible sur youtube aussi parce que c’est le devenu le cimetière des éléphants de toute image à présent. « Et puis le voyage à son tour est entré dans la Zone. Hayao m’a montré mes images déjà atteintes par le lichen du Temps, libérées du mensonge qui avait prolongé l’existence de ces instants avalés par la Spirale.

« […] et j’ai pensé que de toutes les prières au Temps qui avaient jalonné ce voyage, la plus juste était celle de la dame de Go To Ku Ji qui disait simplement à la chatte Tora : Chatte aimée, où que tu sois, puisse ton âme connaître la paix.
Chris Marker, Sans Soleil

Jeremy – 3

À Ekaterinburg j’ai été hébergé par Nadia et son gentil mari, tous deux musiciens amis de Véronika. C’est la première fois que je me retrouve séparé deux nuits de mon duo. Mais l’accueil est toujours aussi chaleureux et la vodka délie les langues où l’anglais avait été déclaré absent (tout le monde connait au moins un peu la langue de l’ennemi). Le lendemain matin le jour était frisquait. Aussi, comme j’ai oublié mon manteau en France chez les parents de Steph, j’ai été affublé d’une petite doudoune blanche bien trop courte et d’une écharpe à paillettes pour contrer le froid. J’avais l’air fin et surtout tout aussi perdu que l’enfant qu’on voyait en moi.

Car derrière ma petite caméra j’écoute et j’obéis. Comme un enfant discipliné. Tout concourt à me maintenir dans cette régression infantile : Je ne comprends pas la langue et dois suivre mes maîtresses, je gamberge (ou mon esprit tout du moins) quand les adultes discutent de sujets que je ne peux maitriser. J’attends donc, patiemment, regardant la bibliothèque remplie de livres dont seules les images me parlent vraiment. Puis après je pose mes petites questions, qu’a dit le monsieur, qu’est-ce qu’il fait, pourquoi ? Je dois d’ailleurs remercier du fond du cœur Stéphanie qui prend toujours le temps de me traduire, de tout m’expliquer sans relache avec l’infatiguable grace qui lui est propre.

Il me faut quand même nuancer cette position tant le voyage a par nature vocation à la regression : appréhension d’un nouveau monde, découverte d’un nouveau quotidien, même la considération d’un nouvel espace (en particulier en Russie où le territoire est si grand) renvoie aux affects de l’enfance. Et c’est cette constante vitalité accompagnée du boost d’énergie qui sous-tend le baroudeur qui font que le voyage amène tant de bien-être et fait pour moi office de fontaine de jouvence.

Je ne crois néanmoins pas que mon statut d’anti-Tadzio du pays de Piaf joue en ma faveur. Parfois on me fait ouvrir la bouche pour déclamer mes quelques mots et répliques de la langue de Pouchkine qui ont su rentrer dans ma mémoire. Et puis une fois mon petit tour achevé, je retourne tel un lapin au fond de mon chapeau, ou plutôt derrière ma caméra.

Heureusement je ne suis que mioche à temps partiel (du moins j’aime le croire) et une fois le dernier russe caché notre trio me redonne une place plus agréable, celle de roi de la banquette arrière de la voiture (heureusement sans siège bébé) lors des longues heures de routes qui rythment notre quotidien.

Car nous avons des journées vraiment chargées. Dernièrement les plus grosses ont consisté en une visite d’une usine de titane ou d’au moins deux grosses interviews qui nous prennent tout notre temps avant de filer au lieu où les filles donnent un concert. Ce régime quotidien ne connait comme transition entre le docu et la scène que les heures de routes que Véronika doit assurer. En filmant soir après soir leurs performances je décèle avec l’habitude les interstices discrets où la fatigue se dissimule. Vivement une journée off.

Pour le confort de l’anecdotique, je peux quand même citer quelques moments marrants, entre autres :

  • Alors que je sortais du banya, tout nu dans le jardin nocturne pour me verser un seau d’eau froide afin de revigorer mon petit corps. Soudain Yuri, enfant sauvage franco-russe de 2 ans se met à courir vers moi en pointant du doigt ma… personnalité et en criant ‘Kiki ! Kiki !’ à tout va sans que je puisse l’arrêter.
  • L’arrivée à Tchaïkovsky (oui c’est aussi une ville), où nous étions sensés être hébergés dans une grande demeure sublime. À notre arrivée en plein milieu de la nuit nous découvrons que ce seront en fait des préfabriqués (pour le service?) qui nous ferons office de logis et, le lendemain matin, que le grand lac qui fait la gloire de la propriété est asséché.
  • Notre rencontre avec Anastasia lors du dernier jour du festival. Il était très dur de déterminer si la demoiselle est autiste ou si sa rencontre avec des français lui a fait péter une méchante durite. En effet l’adolescente folle de joie s’est mise à sauter sur place telle un zébulon en short et casquette puis nous posa toutes les questions qu’elle avait noté sur son petit carnet que que l’enthousiasme n’étouffaient pas. Il faut avouer que son niveau de français a de quoi impressionner, surtout vu son âge ! Malheureusement elle eu bien peur de Kendy, notre grand cubain dont la tchatche, l’accent (et la couleur de peau?) l’ont complètement déconcerté. Déjà qu’elle peinait à nous regarder dans les yeux lorsque nous conversions, alors là, c’était même plus la peine.
  • Après un concert à Bérezniki, une jeune et jolie russe (une sorte d’Audrey Hepburn qui sortirait de prison) me lance émue et en anglais que my ‘face is beautiful’. Ça m’a coupé la répartie sous la langue et j’ai presque eu du mal à ne pas rire. J’ai donc renvoyé le compliment maladroitement comme si c’était une couche bien sale et j’ai pris la poudre d’escampette, plus surpris encore que si j’avais croisé Casper.

Depuis notre passage dans le comté de Perm nous nous sommes chopés deux heures de plus, comme ça d’un coup. Avant c’était progressif, d’heure en heure, mais l’Oudmourtie a été ramenée au fuseau horaire de Moscou. Une explication que j’aime beaucoup est que cela permet la livraison des kalachnikovs fabriquées à Ijevsk se fasse plus rapidement. Honnêtement je ne vois pas d’autre raison.

en Oudmourtie (de Jeremy)

Après s’être reposé chez babouchka (enfin reposé, entre toutes les visites, toutes les rencontres et les interviews pour le documentaire…) le festival a commencé. Nos amis sont arrivés. Tous ensemble nous formons un informel comité français (nous avons un cubain et des russes de toutes les couleurs) dont heureusement la majorité est bilingue. Cette majorité je peine à la rejoindre tant le peu de russe que j’apprends est celui de babouchka et n’est donc composé que d’un jargon peu répétable.

Pendant le festival je suis chargé de faire un reportage. Le docu quant à lui avance très très bien. La pluralité de nos intervenants et la qualité de leurs interventions me laisse penser que nous n’avons pas un mais une mais peut-être trois films en fabrication.

Le seul bémol à toutes ces heures de rushs accumulées (environ 2h valides par jour et tout les jours), à par que le dérushage va durer deux bons mois, c’est qu’il y a peu de choses dont je jouis en dehors de l’œilleton de ma caméra. Certes je suis très content de filmer, surtout dans ces conditions, mais comme vous le savez cette focalisation soustrait de l’instant et rend le réel parfois aussi épuisant qu’inaccessible. Je suis en dehors de ces beaux moments, de ces belles rencontres, de ces chœurs et de ces chants, de ces accueils en chansons et de ces fêtes improvisées. Je les vis comme des instants déjà passés. La bande (magnétique?) se soustrait (déjà) à ma mémoire, la falsifiant presque avant que j’ai put la forger. Mais tout problème a ses beautés (c’est la loi de l’ironie) et quand je fixe une personne si touchante avec mon retour vidéo à quelques centimètres de ma pupille, n’aillant aucun autre élément qu’elle dans ma conscience et tout mes sens étant tournés vers la composition qui l’accompagne, et bien je réapprends quelque chose, je redécouvre le corps et le visage, la capacité du physique a toujours dire tout bien au-delà de la parole. Et l’universalité du corps et de son expression de me ramener à la banalité de la différence et l’envie de redécouvrir une seule et même condition humaine derrière tout ces quotidiens.

Ma position soustraite de trépied pourvu du sens de l’humour (franchement certaines fois je ne suis pas plus – mais ce n’est pas un problème) a quand même un autre avantage en ce sens que, logiquement, je n’existe pas. Je ne suis ni un organisateur du festival, devant faire avec tout les mécontentements de chacun, les retards, les questions et l’organisation parfois labyrinthique du festival ; ni un festivalier devant gérer ses dépenses énergétiques, son sentiment d’errance ou l’impression de naufrage qui parfois guette celui qui nous aurait confondu avec une agence de voyages. Je suis dans un entre-deux objet qui a cela de pratique que je n’ai qu’à me contenter justement que de cette non-affection, d’être disponible et flexible, de pouvoir affronter tout et surtout n’importe quoi, de l’organisation clés-en-mains à l’improvisation pure et dure tandis que le n’importe quoi œuvre parfois en diable en lame de fond. Bon bien sûr je suis faillible (Ô que oui…) mais je découvre un nouveau plaisir à cette existence : celui d’être invisible (cameraman ne parlant pas la langue) tout en étant remarquable (je suis le seul crétin à être en chemise et à arborer un physique moustachu-maigrelet des moins oudmourtes).

Au-delà du docu via lequel mon savoir sur l’Oural industrialisé devient réel (bientôt les preuves imagées seront à l’appui), le festival me renseigne sur la culture oudmourte que j’apprécie beaucoup. Mais en plus de la langue russe à laquelle je m’escrime pathétiquement et souvent sans entrain, de la socialisation incessante, de l’histoire du pays à appréhender et de mes tergiversions personnelles, j’enregistre peu sur l’Oudmourtie. J’ai assimilé ça à une espèce d’équivalent russe de la Bourgogne (où on ferait des kalachs et pas du vin) où il y a longtemps vivaient de paisibles chasseurs amateurs de triforces gammées à têtes de cheval (???) et sculpteurs de coton-tiges somptueux (un savoir-faire que personne n’est venu leur disputer). Ensuite je ne sais rien à par qu’ils ont morflé suite aux invasions tataro-mongoles / russes.

Des gens qui peuplent l’actuelle Oudmourtie j’en sais heureusement plus. Et quoi dire franchement qui ne paraisse pour du jargon de Télé 7 Jours ? Oui ce sont des hôtes incroyables, gentils mais paradoxaux (un artiste pacifiste qui travaille dans une usines de missiles, une babouchka marrante et dansante qui a – littéralement – une mine au fond de sa cave), empathiques et bons vivants ? Un soir après divers musées, rencontré des minorités représentatives de toute la diversité de l’Oudmourtie, partagé un gâteaux en forme de montagnes de l’Azerbaïdjan, et une conférence sur l’écologie nous avons été conduits à une grande soirée concerts festifs en plein air. Et quel accueil ! L’enthousiasme que notre venue créé est presque dur à vivre tant il me semble disproportionné. Mais comme d’habitude pour ce genre de rencontres les tranches d’âges sont de mois de 15 ans ou de plus de 50. Après un buffet gargantuesque j’ai put néanmoins avoir la chance d’inviter les deux seules jeunes hôtesses belles comme le jour à venir danser avec moi tour à tour. Mais hélas mon incapacité à m’adapter au rythme brésilien alors entreprit à ce moment les ont fait toutes deux me remercier assez prestement. Je me suis donc réconforté en posant pour les photos-souvenirs de jeunes filles pré-pubères (ça ornera leur facebook) ou des mamies endiablées (ça ornera leur facebook ???). La classe, quoi.

Alors sinon la nourriture russe (franchement je n’ai aucune transition), on en mange, on en mange ! Toutes ces pâtes/patates, pains fourrés à la viande… De quoi survivre à l’hiver sibérien certes, mais ce n’est (vraiment) pas la saison ! On s’empiffre bon gré/malgré car notre délégation se voit offrir des banquets dantesques à chaque pas. Tant et si bien qu’on doit parfois faire des pieds et des mains pour les annuler (oui, moi, je viens d’écrire qu’on annulait consciemment et volontairement des buffets – c’est dire !) afin de pouvoir conserver notre aptitude au déplacement.

Point intéressant, nous avons remarqué lors de nos rares venues dans des restaurants (des vrais, pas des cantines et des arrêts de routiers) que pour faire classe, il faut faire ‘européen’ (et plus précisément ‘français’) mais que ce n’est pas par la qualité du service que cela s’exprime mais plutôt par des petites portions dans des grands plats aux formes très bizarre, et ce y compris pour la cuisine russe la plus traditionnelle ! On paye la vaisselle abstraite quoi… Sur ce je vais me coucher, je ne sais pas ce que me réserve demain mais je sais que ça ne me décevra pas. J’ai toujours une confiance borgne (c’est comme une confiance aveugle mais avec quand même un œil qui regarde la route) dans cette aventure…

en Oudmourtie (de Stephanie)

Comme toujours ici, la realite est bien trop dense pour ceder au temps de l ecriture, de l arret sur image qui suppose qu on s abstrait un moment de ce present si intense… Ainsi impossible d etre prolixe quand les sensations depassent le temps necessaire pour les assimiler, les retravailler pour les transformer en recit, capable de donner aux absents une sensation de ce qui se produit ici.

Nous ne connaissons presque pas de repos. Des tournages tous les jours, autant de rencontres bouleversantes, tous les paradoxes vivants de l humanite coexistent en Russie. Une adorable babushka oudmourte qui chante et danse confie a la camera qu elle a passe sa vie a construire des missiles, « comme des jouets », elle nous raconte le jour ou l entrepot d armes a Pugachevo a explose, ce « badaboum », les obus qui tombent dans le jardin, 24 heures d explosions sans treve, « la guerre? », les soldats qui abandonnent la ville, laissant les civils se debrouiller, puis les 2500 euros promis pour dedommager les victimes qui se sont transformes en 25 euros (c etait il y a trois ans)

Il y a aussi ce musicien humaniste qui travaille a l usine de missile de Votkinsk, visage d ange porteur d espoir, beaucoup d intelligence et de ferveur a discuter avec nous, nous affirme qu une arme est une oeuvre d art au meme titre que la musique, qu un pays doit s armer pour rester fort, qu il utilise ce bon salaire a bon escient. Et le directeur de l ecole de cadets d Ijevsk, veritable transfuge du XIXe, nous disant qu un officier doit avant tout pouvoir danser au bal et seduire les femmes par sa culture, si emu de nous montrer la photo ou Mihail Timofeevitch (Kalashnikov, createur du fameux automate) touche l epaule de sa petite fille…

Bien sur, mes opinions me dictent une certaine orientation du montage a venir… Cependant je ne veux pas faire un film de propagande, la realite est trop complexe pour ceder a ce travers. J aime que toutes ces voix qui m apparaissent paradoxales s expriment, au spectateur reviendra d analyser ce visage composite incarnant la complexite de l etre.

Debut du voyage (de Jeremy)

Déjà l’aventure s’annonce belle, le tout confort des compagnies d’avion du Quatar a cédé la place à un bon van Fiat qui en a vu d’autres et qui nous conduira, Véronika, Stéphanie, Alanis (le toutou-mascotte) et moi en territoire Oudmourte pour deux mois. Nous y exécuterons un festival ainsi qu’un reportage dont les 50 jours de tournage répartis en 20 destinations autour de l’Oural devraient nous tenir occupés.

Les premiers jours de trajet sont marqués par ce sentiment si étrange que tout se passe comme cela devait se passer. Ni trop lentement, ni trop vite, dans une alternance de route et de plus de route encore ; dans un équilibre de nuits passées dans la voiture et dans un motel polonais. C’est toujours étrange que le soleil semble se coucher au bon moment, se lever à point nommé, que le moindre fait, même une crise, semble prendre place le plus naturellement du monde dans un cycle qui pourrait laisser poindre la courbure de l’univers.

Ainsi, alors qu’habituellement cela prend des heures, le passage de frontière russo-lettonne s’est fait en un rien de temps, notre transition étant aidé par un douanier (ressemblant étrangement à André Dussolier déguisé en Staline) qui préfère profiter de notre venue afin de compléter sa collection d’euros plutôt que de fouiller le véhicule bien encombré. N’étant au final que de 3€, c’est à coup sûr le pot de vin le plus agréable jamais versé.

S’ensuivent d’autres routes et les retrouvailles avec Marina, poétesse complice dans le cadre assez édifiant de Valdaï. Pour la grande histoire on y trouve là la datcha de Staline ainsi que kiosque qui a accueillit l’AVC de Jdanov (qui déclencha l’affaire des Médecins). Pour la petite c’est une réserve naturelle tout autant qu’un lieu stratégique qui accueille les vacanciers riches ou membres du gouvernement (le plus illustre résidant n’étant autre que Monsieur Poutine). À quelques mètres des portes commence l’envers du décor avec les Khrouchtchevkas, bâtiments en série atroces conçus sous Khrouchtchev et qui permettent aux habitants joyeux de vivre partout en Russie dans le même – exactement – édifice à l’extérieur carrelé et aux portes blindées. Ce qui fait offices de transition avec ces ‘portes du Paradis’, c’est un musée sur l’histoire du lieu, créé et supporté par une seule femme, celle qui nous a hébergés dans son réduit aux multiples chats alors qu’en face les gardes ne voulaient pas d’intrus, et ils nous l’ont bien fait comprendre après que nous soyons restés auprès de Marina et de son mari plus d’heure après l’arrêt des visites (mais ils avaient un sauna !). Il n’en faut malheureusement pas plus pour créer un incident diplomatique apparemment.

(…)

Alors que nous étions dans les rues de Sarapoul (Сарапул) pour tourner des interviews devant une usine/musée, nous avons remarqué qu’une toute petite chose se dirigeait vers nous. Il s’agissait d’un tout petit chaton, une petite fille pas plus gros qu’une banane sur pattes avec des poils. La bestiole étant tout aussi adorable que suicidaire à se balader dans la rue et visiblement orpheline, il n’a pas fallu longtemps pour que l’on se décide à l’adopter. Nous voici donc en compagnie d’un petit chat (кошка). Sitôt celle-ci ramenée à la maison on comprend par sa (minuscule) hargne qu’elle ne sera pas copine avec Alanis. Grand-mère (бабушка) décide donc de lui faire prendre résidence dans l’antichambre du bagna (une charmante petite chambre avec un lit qui colle au sacro-sain sauna) pour qu’elle reprenne des forces pendant un mois. Babouchka n’est cependant pas une grande fan de notre nouvel amie, la trouvant trop moche et trop maigre. Ce sont d’ailleurs mes points communs avec la petite bête que j’affectionne tout particulièrement. Elle se présente anarchiquement noire et marron foncé avec des chaussettes blanches et de longues pattes (car son corps est tout petit) tricolores. Bien qu’ayant de grands yeux verts son grand front donne à son petit visage un air assez inhabituel d’autant plus que celui-ci est bardé d’une rayure beige qui lui descend du front jusqu’à la truffe, brune également.

Mais bon, assez d’être gaga comme ça ! Mon allergie me rappelle encore à l’ordre bien que très brièvement (pour le peu de poils que cette chose a) mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir un faible pour tout ce qui me tète le bout des doigts (pas vous ?).

À par ça le voyage et le docu avancent bien, c’est le cas de le dire. Nous n’avons pour le moment connu qu’une seule journée sans voiture mais nous avons tourné tous les jours depuis le 19 ! Notre record étant de trois interviews filmées le 20 dans deux villes différentes dont Moscou où nous avons rencontré un chef de GreenPeace Russia. En plus de ça on a fait au moins quatre heures de route ce jour là pour entrer à Moscou, j’ai retrouvé le métro moscovite qui me plait toujours autant et j’ai même acheté des livres pendant que Véronika & Steph donnaient à leur tour une interview à une journaliste sur le festival. Une journée paisible quoi d’autant plus qu’on a dut reporter au lendemain une quatrième interview qu’on avait prévu ce jour là. Enfin bref, on a de quoi faire.

Heureusement que nous avons ce petit coin de Paradis à Kigbaevo, à quelques 1200 km de Moscou (le temps de traverser le Tatarstan) en pleine Outmourdie (Удму́ртия).

Dans la petite maison dans le petit village de Véronika où sa mère nous héberge le bagna est toujours chaud et le foyer a cette odeur de fermentation et de bois qui rappelle vivement celle des gers.

Pour l’anecdote, бабушка a demandé à Stephanie de retirer les ‘mauvaises herbes’ de son jardin pour s’en faire des tisanes qui l’aident à dormir. Oui, c’est ce genre de ‘mauvaises herbes’, et apparemment c’est pas très bon.

Ne pas comprendre la langue pourrait m’ostraciser très facilement. Mais pas ici. Déjà parce qu’ici le sens de l’hospitalité est démentiel (et pourtant il y a concurrence tant les pays d’Asie mettent sont archi-respectueux des ‘lois de l’hospitalité’) mais aussi parce qu’après tant de mois à ne jamais rien piger à ce qui se raconte autour de moi j’ai apprit à ‘écouter’ les mouvements du corps et parfois (mais c’est rare quand même) je peux répondre avant même que Stéphanie m’ait traduit la question. Sinon je grappille quelques mots et mon appétit pour la langue va même jusqu’à me faire très sérieusement penser à (re)commencer mes études pour apprendre le russe (à l’INALCO).

Il faut dire qu’avec tout ça c’est toujours après coup que j’apprends que tel ami rencontré ou tel intervenant interviewé pour le reportage était des plus passionnants. Et j’aurai aimé le savoir, le saisir plus tôt pour pouvoir dire au-revoir à la personne en lui transmettant mieux que ça que j’avais put saisir sa valeur.

Ce soir nous sommes passés chez des amis à Ijevsk. Ils avaient une petite fille adorable à laquelle les parents voulaient à tout prix préter une ressemblance avec Stephanie. Mais elle n’avait pas besoin de distinction ‘française’ tant la fillette à la robe bleue et aux longs cheveux avait déjà l’air d’un ange. Elle n’a d’ailleurs osé ni me dire Bonjour ni me dire Au-revoir. Sur le chemin du retour, j’ai appris qu’elle avait la tuberculose.

Journal d’Alanis, 1ere partie

[Nous nous excusons de possibles fautes de traduction mais la langue canine est très dure à maitriser. Et Alanis écrit très mal. NDT ]

Cher Journal,

maitre kung-fu, 6ème DanD’abord elles m’ont mises dans la voiture. Je me suis immédiatement méfiée car la dernière fois que c’est arrivé on m’a retiré ma matrice [Alanis utilise un mot plus fort que la décence nous oblige à remplacer]. Mais bon, je me suis dit qu’on allait au supermarché, me chercher toute la nourriture que je mérite… En route elles ont récupéré un autre type et l’ont mis sur ma banquette. Je le vois venir, mais il aura pas mon panier !sauvez-moi ! En tout cas je ne sais pas où on va mais c’est très très loin. Ça fait des jours qu’on roule et on n’y est toujours pas arrivé. Des fois on s’arrête mais ils ne me nourrissent pas à chaque fois. Une fois on s’est arrêté dans un parc et y’avait la dame bizarre qui vient de temps en temps chez nous. Cette fois elle avait un chien d’à peu près ma taille en forme de saucisse. J’ai pu lui piquer son os et son panier parce que je n’ai peur de rien ! En plus la dame elle m’a passé plein de nourriture, et pas seulement pour chien et c’était chouette parce que les nazes avec qui je suis tout le temps ils me filent toujours que les mêmes croquettes.
Et pas beaucoup. Alors que là c’était super, j’ai mangé plein de trucs, et elle m’en a même encore donné après si bien que j’ai fait une crotte presque aussi grande que moi le lendemain matin dans son salon. J’étais très triste de la quitter car depuis c’est de pire en pire ! Dans la voiture je ne suis même plus sur la banquette mais par terre désormais ! Et en plus depuis hier je dois dormir dehors dans le village et ils m’empêchent de courir après les poules et les vaches. Heureusement la nouvelle dame chez qui on est me donne mieux à manger qu’eux. Par contre elle a un gros chien mais je n’ai pas peur (parce qu’il a pas l’air futfute). Vivement qu’on arrive au supermarché au bout du trajet, moi j’en peux plus…le choc des cultures

Paris-Kigbaevo par Stephanie

la route

la route

Nous sommes partis en voiture de Paris le samedi 15 juin. A trois dans la voiture, sans compter le chien… Apres 3 jours de route et 2800 km parcourus, le passage de la douane de la Lettonie a la Russie, que nous craignions pour y avoir passé l’avant dernière 6 heures sous 40 degrés, a été cette fois une pure formalité ! On a eu la chance de tomber sur un major-numismate, qui comme ma maman collectionne les euros… heureusement qu on avait que trois euros sur nous, ça fait pas cher le pot de vin pour moins d une heure d’attente, et pour nous épargner de déballer toute la voiture. Même Alanis a eu droit à la vérification de son passeport par une militaire en blouse blanche.

Arrivés en Russie  vers une heure du matin après ce périple interminable pour la seule conductrice qu’est Veronika (dieu me pardonne de n’avoir toujours pas le permis), nous croisons les doigts pour qu’un policier de la DTP ne nous arrête pas avant qu’on aie eu le temps d’acheter l’assurance obligatoire pour la voiture. On s’endort dans la forêt près d’une datcha vide, en compagnie des moustiques. Le lendemain, nous arrivons à la ville la plus proche, Pskov, pour régler nos questions administratives et se relaxer quelques heures hors de la voiture. En roulant vers la prochaine étape, Valdaï, je retrouve les routes russes comme je les aime : des dizaines de kilomètres de macadam défoncés qui obligent Veronika à faire des prouesses, et pas un chat à l’horizon ! Je me dis qu’il y a là une excellente idée de jeu vidéo à développer. J’en profite pour prendre un peu le volant.

"direction des affaires du President de la Federation de Russie, etablissement d etat federal, maison de repos "Valdai"

« direction des affaires du Président de la Fédération de Russie, établissement d état fédéral, maison de repos « Valdai »

Après des heures de 4×4, nous arrivons en pleine forêt à Valdaï où nous attend notre amie Marina et son mari Pavel. Marina est professeur au MGU, l universite moscovite, et Pavel travaille a la Cour des Comptes. Grace a son rôle haut placé dans l administration russe, il obtient une « putiovka » pour partir en vacances dans cet endroit luxueux 3 fois par an. La « maison de repos » de Valdai est un endroit sublime entre la foret et le lac Uzhin où les résidents vivent avec leur famille dans des cottages, de taille et d’emplacements variables selon leur situation hiérarchique… Marina a réussi a nous y faire entrer en douce, avec quelques centaines de rouble et l aide d un des gentil agents de sécurité, qui le soir était remplacé par un vrai KGBeshnik capable de nous dénoncer pour 1h de retard sur l’horaire établi. Le cerbère s’enquiert avant  tout de connaitre où se situe précisément notre hôte sur la ‘table des rangs’, afin de savoir s’il se hasardera ou non à le punir en écrivant une lettre a ses supérieurs… Dans le cas de Pavel, son travail à la Cour des Comptes lui confère une relative immunité.  Nous profitons donc de leur sauna jusqu’à une heure du mat et buvons du vin doux, malheureusement le seul que les russes estiment profondément,  puis regagnons nos pénates, ce soir chez la directrice du musée de Valdai et ses trois chats. Notre toutou s’étant trouvé une super copine en Vesta, la chienne de Marina, on la laisse profiter du luxe ambiant…

a Valdai avec Pavlik

a Valdai avec Pavlik

Ainsi donc, dans ce petit paradis qu’est Valdai, nous nous promenons et passons devant la fameuse datcha de Staline, avec son passage souterrain qui débouche sur une sortie près du lac. Cependant Joseph Vissarionovitch n’y a séjourné qu une fois, car nourri par sa célèbre paranoïa, il ne s’y sentait pas en sécurité, considérant cet endroit comme une souricière – un unique chemin y mène a travers la foret. Nous empruntons un sentier qui montre du lac a la datcha de Staline et mon hôte m’y apprend que c est la qu’est mort Jdanov  en 1948, son cœur ayant lâché alors qu il courrait répondre au téléphone – ironie du sort, à l’autre bout du fil, c’était Staline ! c’est cette histoire qui déclenche quelques années plus tard la fameuse affaire des médecins ou « complot des blouses blanches » en français, où Staline incrimine neuf médecins juifs d’avoir assassiné des membres éminents du parti et de prévoir d autres assassinats… Selon Pavel, les médecins savaient que Jdanov etait cardiaque et auraient fait l’erreur de le laisser aller faire trempette dans le lac Uzhin a sa guise…

un Lenine de 40m a Doubna

un Lenine de 40m a Doubna

Reposés et repus jusqu’aux oreilles, nous reprenons la route vers notre prochaine étape, Doubna, où nous arrivons tard dans la nuit. Doubna se targue d’être le centre de la Russie européenne, et de posséder le deuxième plus grand Lénine de Russie (42 mètres!). Sur l autre rive du canal Volga-Moskva, se tenait fut un temps un aussi -sinon plus immense Staline, juste en face de Lénine… A la déstalinisation, on a fait explosé la statue et il n’en reste aujourd’hui que le socle.  Nous dormons chez notre amie Lena et son mari Boris, qui travaillaient tous les deux en tant qu ingénieurs a l’usine de radios de Sarapoul (Oudmourtie).

Puis départ pour Moscou, où nous attend Vladimir Chuprov, directeur de la section énergétique de Greenpeace Russie.  Apres avoir passé des heures dans les embouteillages, fléau bien connu de Moscou, nous décidons de laisser la voiture chez une amie à l’entrée de la ville et de rejoindre notre interlocuteur en métro… Quand nous arrivons enfin à l’adresse indiquée, où une plaque Greenpeace indique le siège de l’association, Vladimir nous appelle pour nous donner rdv dans l’immeuble d’en face, où se trouve son bureau. Sur cet immeuble, rien n’indique la présence de Greenpeace, et chaque pièce se ferme avec un badge électronique…  Il nous parle de l’accident nucléaire de Chelyabinsk et de la pollution de la rivière Techa et du lac Karatchai, dans lesquels la centrale Mayak continue de rejeter ses eaux usagées ; et des populations qui vivent autour et s’abreuvent de cette eau contaminée,  boivent le lait empoisonné de leurs vaches…

Nous passons la nuit chez Liudmilla et Iouri à Moscou. Invalide du travail à 55 ans, Iouri a travaillé 37 ans comme soudeur dans la même entreprise, et il veut nous parler de la différence entre les conditions de travail russe et européenne.  Ils nous ont préparé une fête de hareng mariné et de vodka, et nous nous endormons… bien gais !

A la sortie de Moscou, l’angoisse, on se fait arrêter par un policier de la DTP. J’angoisse toujours en les croisant, car ils sont là pour chercher à tout prix une solution pour nous pénaliser. Veronika parlemente, l’entrevue se prolonge, mauvais signe car plus le temps passe, moins il est possible que le policier reparte les mains vides… Finalement, il lui demande un « petit cadeau de Paris » et Veronika lui offre un de ses disques, comme elle fait souvent pour rétribuer les policiers russes. Il repart satisfait et nous, soulagés.

se frayer un chemin sur l autoroute

se frayer un chemin sur l autoroute

Maintenant commence une très longue route, car nous avons 1200 km devant nous afin de rejoindre Kigbaevo. Jusqu’à Nizhnyi Novgorod puis Kazan, nous sommes pris dans des bouchons interminables qui nous obligent à conduire à la russe : soit créer une nouvelle piste en roulant par la droite, soit rouler sur la file de gauche où arrivent d’autres véhicules en face -tout cela se passant bien sûr sur l’autoroute… Des poids lourd partout ! La route est menaçante, épuisante… Nous dormons quelques heures et la reprenons, puis redormons… Après 2 jours de route, nous arrivons enfin en Oudmourtie. Je prends le volant pour les 70 derniers km… Enfin, Kigbaevo !

Nous sommes maintenant chez la mère de Veronika, reprenons des forces grâce au banya, aux pelmenis fait maison et au samogon (alcool distillé à la maison) – tout cela entrecoupé de discussions politiques avec babouchka qui a beaucoup de choses à dire… stephaniekigbaevo (Copier)