Ciné-débat à La Place Rouge

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Dimanche 12 janvier 2014 à 15h

à La Place Rouge – restaurant russe de Roanne
2, Place du Marché, 42300 Roanne
Tel: 04 77 71 39 76 / Entrée libre

La projection de deux séquences du film « Oural, monstre industriel » :
« Retour à Mousliumovo » sur les conséquences de l’accident du complexe nucléaire «Mayak » et « Armes chimiques : un héritage encombrant », recueil de témoignages sur la destruction des armes chimiques en Oudmourtie.

Teaser « Oural, le monstre industriel » 

Bilan de notre aventure

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Ciné-débat le 22 décembre à Moscou

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Ciné-débat 22 décembre à Moscou

En partenariat avec le centre Interculturel « Chisty pereoulok » de Moscou, nous organisons la projection de deux séquences du film « Oural, monstre industriel » : « Retour à Mousliumovo » sur les conséquences de l’accident du complexe nucléaire « Mayak » et « Armes chimiques : un héritage encombrant », recueil de témoignages sur la destruction des armes chimiques en Oudmourtie.

Dimanche 22 décembre à 18h
Dimanche 22 décembre à 19h  / Воскресенье 22 декабря в 19:00
Centre interculturel « Tchisty pereoulok »
Moscou, Tchisty pereoulok, dom 6, korpous 1,
Tél: 8 967 070 17 41 / 8 926 373 02 44
Entrée libre

Voir le Teaser « Oural, le monstre industriel »

Bilan de notre aventure (par Stéphanie)

Les villes-usines

Notre objectif était de filmer un panorama de l’industrie en Oural, région centrale de la Russie, dont l’emplacement et les richesses du sous-sol en ont fait historiquement son cœur industriel.

Nous souhaitions rendre un portrait de cette région, à travers la rencontre de ses acteurs de l’intérieur : ouvriers, ingénieurs, mineurs, ceux dont la vie et l’histoire familiale est intrinsèquement liée à l’usine, ceux pour qui sa disparition serait un drame. Partout dans ces villes, des affiches, des slogans mettant en valeur les métiers de l’usine, qui l’appellent « rodnoi », adjectif russe intraduisible en français, décrivant un lien intime, de parenté… Difficile de distinguer la propagande du réel attachement des habitants à leur usine, où l’immense majorité d’entre eux travaille de générations en générations. La ville-usine est souvent comme un pays dans le pays, avec ses propres valeurs, ses fêtes, les sorties organisées par le syndicat, son infrastructure sportive, culturelle, son propre hôpital, relayées par la télévision ou le journal de l’usine. L’ouvrier méritant reçoit même un bon de vacances pour aller dans un des centres de repos de l’usine à la mer ou à la montagne, afin de ne jamais oublier, même loin des machines, tout ce qu’il lui doit.

Ainsi nous avons été à la rencontre d’une vingtaine de villes-usines, dont l’existence est dépendante de la production à laquelle elle est associée. Notre voyage se termine symboliquement par une ville née autour d’une carrière d’asphalte – sitôt le gisement épuisé, la ville est tombée en ruines dans les années 70s… Cependant les enfants de l’époque, aujourd’hui adultes, s’y réunissent chaque année le temps d’un weekend afin de se remémorer leur « paradis perdu ». Nikolai, géant aux faux airs de Depardieu, nous dit en refoulant ses larmes qu’ « un homme qui a perdu l’endroit de ses racines est orphelin ».

MagnitogorskL’usine nous fait vivre et nous tue

Ce qui nous intéressait particulièrement est l’ambiguïté de ce lien entre l’homme et l’usine, qui le fait vivre et le tue à la fois. L’espérance de vie en Oural est en effet beaucoup plus basse que la moyenne nationale. Les métiers de la métallurgie mettent l’homme dans des conditions extrêmes : il se bat avec le métal en fusion, cohabite avec des procédés chimiques toxiques qui contaminent l’environnement, en empoisonnant les eaux souterraines, rendant les lacs impropres à la baignade, dénaturant les paysages. Cependant combien de fois ai-je entendu cette phrase (résultat d’un lavage de cerveau ou fascination réelle?) : « il n’y a rien de plus beau que le métal en fusion ». Beaucoup d’enfants naissent asthmatiques dans les grands complexes industriels de Magnitogorsk ou Chelyabinsk. Bien sûr, la population elle-même fait le lien avec l’activité industrielle : mais c’est le prix à payer, les « dommages collatéraux ».

D’autre part, cette activité sert avant tout l’industrie de l’armement. L’Oural est l’arsenal de la Russie, tous les habitants y ont plus ou moins les mains dans le complexe militaro-industriel. Même cette babushka minuscule en costume oudmourte, qui après m’avoir enseigné un chant traditionnel, me confie qu’elle a assemblé des obus toute sa vie, « comme si c’était des jouets ». Ou ce musicien pacifiste, ouvrier à l’usine de missiles, qui me dit qu’un pays fort doit avoir une armée forte… Et Kostia, armurier à l’usine Kalashnikov, avouant à la caméra qu’il « déteste les armes », mais qu’il faut bien nourrir sa famille.

Bilan de notre tournage

 20000 kilomètres en 45 jours, 50 rencontres dans 28 villes différentes…

Le bilan de notre aventure dépasse toutes nos espérances. Partis le 15 juin de Paris, nous n’avons pas passé une seule journée off depuis… Nous avons accumulé 80 heures d’interviews valides et de paysages divers : carrière de talc, d’amiante, mine d’or, usine de titane, de tanks, de locomotives. Tous les contacts établis au préalable, par un travail préparatoire de plusieurs mois, ont été confirmés sur place et ont assuré la qualité du projet. Nous avons eu la chance de filmer en exclusivité dans des usines où aucune équipe de tournage étrangère n’a pu entrer. Nous avons eu la possibilité inouïe de passer la nuit chez le dernier habitant du village Muslimovo, évacué à cause des rejets radioactifs de la centrale voisine. Nous avons pu dans tous les cas recueillir des témoignages sincères, permis par notre maîtrise de la langue et notre statut d’artistes.

Notre voiture, « maison à roulette », a été notre abris pour quelques nuits lorsque nous étions en route entre deux étapes. Mais nous avons avant tout été les victimes consentantes de la légendaire hospitalité russe, et avons été hebergés et nourris jusqu’aux oreilles chez l’habitant tous les 2 jours.

Le développement d’une conscience globale

 Notre démarche a été l’occasion pour beaucoup de « vider leur sac », d’enfin parler de cette angoisse dans laquelle ils vivent, pour eux-mêmes et leur enfants. Une femme de Kambarka, où se trouve un centre de retraitement des armes chimiques, nous a confié avec beaucoup d’émotion la peur panique qu’elle avait d’élever ses enfants dans cette ville, l’impossibilité d’en partir… Des enfants de Karabash, l’une des villes les plus polluées du monde (dans la région de Chelyabinsk), nous disent en sautant entre des flaques fluorescentes rouges, vertes, que la seule solution pour que la ville redevienne propre est d’en enlever définitivement l’usine et de mettre des arbres à la place.

Notre voyage ne s’est pas passé sans encombre : nous avons été arrêtés à plusieurs reprises. Jamais de raison valable, outre le fait que nous nous intéressions de trop près à des choses qui sont censées rester secrètes. Seulement, la peur éprouvée comme l’attitude des policiers est d’une autre époque.  « En Russie, tout est secret, mais tout se sait » disait déjà la tsarine Catherine II. La vie des gens de l’Oural nous concerne, en tant que Français, et en tant que citoyens du monde. Le titane de nos Airbus, l’acier, le potassium indispensable à l’agriculture viennent d’Oural. Notre uranium usagé y est envoyé pour être réenrichi, dans cette centrale même près de Chelyabinsk, tandis que les villages voisins tels Muslimovo sont traversés par la Techa, rivière hautement radioactive.la rivière Techa

Beaucoup d’interviewés ont accepté de parler, à la condition que le film ne soit pas montré en Russie. Nous mettant dans la peau de journalistes d’investigation russes pour ce travail, nous avons ressenti la réelle pression et le danger non moins réel qu’ils ont à exercer leur activité de recherche de la vérité. Nous nous sommes mis en relation avec des militants des droits de l’homme, notamment l’association Memorial dans son antenne d’Ekaterinbourg. Les murs de l’escalier menant à la salle de réunion sont émaillés des portraits de leurs journalistes assassinés (parmi lesquels la plus connue en France, Anna Politkovskaia).

Communication

Nous avons régulièrement relaté nos aventures sur ce blog, par le biais de carnet de route, de photos, des pensées secrètes de Jérémy ou d’Alanis, notre chienne aussi de l’aventure…

Les médiaux locaux se sont aussi beaucoup intéressés à notre projet. On peut notamment consulter sur internet (avec sous-titres français) les reportages que nous consacrent des télévisions locales :

En parallèle de notre tournage, nous avons organisé un festival écologique dans 5 villes et villages d’Oural : Kigbaevo, Votkinsk, Chaikovsky, Ijevsk et Glazov. La journée se composait de conférences le matin avec des intervenants russes et français, sur des thèmes écologiques, et d’ateliers pour enfants l’après-midi. Par exemple, un atelier d’art plastique à base de recyclage. Au goûter, nous proposions des cocktails de fruits et de légumes. Le soir, artistes russes et français partageait la scène.
Voir l’album photo du festival à Ijevsk

Et maintenant…

Depuis notre retour à Paris, nous entamons la deuxième étape de l’aventure : le montage du film. C’est un travail laborieux de part l’abondance de rushes valables et l’étendue du tournage. Nous réfléchissons à construire une série documentaire de 3 ou 4 film, consacré à une région de l’Oural en particulier.

Sous l’égide de Cheburashka

La première projection aura lieu fin mars 2014 dans l’auditorium de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales.

A l’usine de titane AVISMA

Vidéo

Nous avons eu l’occasion unique d’entrer et de filmer dans l’usine AVISMA/VSMPO à Berezniki. L’entreprise est leader de la production mondiale de titane et de magnesium.
La télévision de l’usine filme notre visite.

Première page sur nous et article en p.4 dans le journal de l’usine, Металлург

Jeremy- 5

Résumé des épisodes précédents :

Jérémy, aventurier responsable plutôt bel homme est parti en Russie avec deux personnages secondaires, ses amies Stéphanie & Véronika afin d’officier pendant deux mois comme opérateur pour leur(s) documentaire(s) sur les villes-usines de l’Oural. Aujourd’hui nous retrouvons notre héros dans l’oblast de Sverdlovsk – le comté d’Ekaterinbourg? – sur les pistes de nouvelles usines, de nouvelles mines, toujours avec de nouvelles rencontres roublardes et truculentes.

Il est minuit et demi. Je me trouve à Asbest, sur les flancs d’un chantier d’amiante qui doit bien faire 11 km sur 4. La vue est vertigineuse, dommage qu’on y voit presque rien. On nous avait assuré qu’en pleine nuit ça avait la luminosité des Champs-Elysées. Ce serait vrai si on plongeait l’avenue dans le noir à l’exception de 4 pauvres lampadaires. À bout de souffle, nous venons quand même de faire 80 km pour venir. On nous avait dit 40, mais les russes et la notion des distances (et des avenues parisiennes)…

L’intérêt de l’anecdote pourrait s’arrêter là si le ridicule de la situation n’était pas que je porte un pull polaire jaune vif à l’enseigne d’une usine de Salda et un maillot de bain short en guise de pantalon. Dans un trou perdu, près d’une carrière d’amiante à minuit et demi. Comment j’en suis arrivé là ?

Tout à avoir avec cette fameuse ville de Salda, véritable trou noir pour nous trois. Tant et si bien qu’en faire un vrai récit me paraît peine perdu. Je vais donc faire un compte rendu chronologique des étapes qui mènent à tel conclusion.

  1. Arrivée à Salda. Nous posons nos affaires chez Irina pour de suite filer vers un sauna situé au-dessus d’un dépôt de fruits gradé par un ami… j’ai pas tout saisi, mais néanmoins nos voilà au lieu dit. L’hôte nous explique que les Chinois apprennent tous le Russe et qu’ils vont bientôt les envahir. Vincent, t’as des infos là-dessus ? Les filles caressaient l’idée d’aller faire du delta-plane dans le coin mais l’envie nous ait vite passée après avoir apprit que les derniers participants s’étaient crashés en testant le nouveau modèle. Pendant ce temps le Samagon (alcool maison) coule à flot. De plus le fer du sauna frappe mal les poumons après tant de temps dans les délicieux bagnas d’Oudmourtie. Mais ce n’est pas là que le bas blesse. Témoin d’un propos insensible décoché comme une flèche qui m’aurait frôlé, je décide de prouver que moi aussi je peux avoir un comportement irresponsable et désaffecté et pousse sur le samagon pour donner pâle figure. Mauvaise idée ? Bien évidemment ! Mais ce que j’ignorai alors, c’est qu’en plus de courir à ma perte, je le faisais en pleine pente à cause du combo sauna/coeur-qui-bat/douche-froide qui a accéléré ma descente aux enfers aussi rapidement qu’une délicieuse pente en sucre glace. Ainsi après avoir fait une déclaration d’amour, vomi tout ce que j’ai pu et renversé une télé (événements desquels je n’ai aucun souvenir) je me suis réveillé avec seulement 50% des fringues que j’avais la veille. Ah le combo nourriture/sentiments/audio-visuel je devais bien le vomir un jour !
  1. Le lendemain nous sommes cette fois hébergé par un couple très aisé (plus de télés à renverser!) dont la femme m’a offert ce beau pull jaune fluo pré-cité et le mari, qui travaille pour une compagnie qui créé des moteurs de fusée m’a filé – en plus d’un livre de son boulot qui montre des photos très marrantes d’un canadien dans l’espace – des magnets des plus grandes célébrités que la Russie ait envoyé dans l’espace : Youry Gagarine et Monsieur Lapin rose. Je suis désolé que le second ait eu une postérité plus discrète.
  1. J’ai fait la Une de l’hebdomadaire local. Pas pour mes péripéties et régurgitations pré-citées mais pour un article infamant (ça aurait put avoir une qualité si je l’avais écrit en CE2) qui après traductions et réécritures par la rédactions m’a valut la première page avec une photo de l’usine d’Avisma sous le nom de Térémy Nakache. On ne peut pas tout avoir mais je ne suis pas si mécontent que cette faute de frappe puisse déjouer tout éventuel biographe de ce bout de papier honteux.
  1. J’ai perdu une pièce de ma caméra. Rien de grave ou d’important, juste un bout de caoutchouc qui sert (avec d’autres pièces non-perdues) à bloquer le support micro de la caméra. J’ai perdu ceci de la manière la plus conne du monde. Pour filmer une carrière de fer je m’étais aventurer sur des des collines de cailloux et de roches qui ne demandaient qu’à glisser sous mes pieds pendant que des chiens visiblement peu sympathiques mais perspicaces s’organisaient à mes pieds. Une fois ma poignée de plans en poche j’entreprends ma périlleuse descente. Elle se passe contre toute attente très bien et c’est donc arrivé au sol, à l’instant où un grand soulagement traverse mon corps que ce dernier s’effondre comme peau de chagrin, déséquilibré par un caillou et non une montagne. Les chiens décidés, nous pressés, ma vérification à la va-vite, me font abandonner cette petite pièce. Alors que je re/démonte tout le truc je revendique que nous repartions sur le lieu du crime afin de pouvoir retrouver ma particule. Ainsi je nous fait rater une interview dans un hôpital pour rien vu que les fouilles nous auront laissé brocouilles. Heureusement quelques dizaines de centimètres de gaffeur plus tard le socle est ‘réparé’ et nous voilà repartis.
  1. Sur le départ la maîtresse de maison m’offre des chaussettes. C’est cool mais j’en oublie mon pantalon, c’est le problème des petites lessives faites à chaque étape. Comme je voyage léger il ne me reste plus que mon jean bien dégueu dut à ma chute, il part donc illico à la machine à l’étape suivante, laissant la place au maillot de bain.

Parlons-en de ce maillot, car il a un beau passé. Il appartient en théorie à un français paranoïaque qui tient une guesthouse sur l’île de Koh-Lanta. Je ne l’ai jamais rencontré (je ne suis jamais allé là-bas) mais Ziad y a été hébergé et c’est à cette occasion que le frenchy lui a dépanné le short. Je ne sais trop pourquoi mais Mr. Z l’a embarqué et me l’a transmit au Cambodge où, après déjà six mois de voyage en jean mes jambes criaient pour un peu d’aération. Fusionnant avec la couture (peut-être parce qu’elle est française) qui est devenu mon apparat pendant dix jours de jungle, Ziad, dans sa grande bonté, me le laisse. Il est ironique de penser que depuis que j’ai le maillot il ne m’a jamais servit à nager. Au Cambodge je nageais nu (oh yeah) et les rares fois depuis où je me suis baigné depuis (en Février j’ai passé un mois sur une île en Thaïlande sans une fois piquer une tête) je ne l’avais pas sur mois et ai donc fait trempette en caleçon. Y compris en Oudmourtie où je me suis baigné dans le prout de Votkinsk en face du musée Tchaïkovsky. Ouais, un prout. J’y peut rien, c’est le mot russe pour ‘lac artificiel’ et c’est mon mot préféré. En plus comme on fait un docu sur les villes-usines qui ont toutes un barrage qui les alimentes en électricité et donc qui ont toutes un prout le mot reviens très souvent dans les interviews. Alors pour moi qui ne comprends pas ça fait : « bla, bla bla, prout, bla, bla, charabia, charabia, prout, prout, bla bla ». Et je m’amuse derrière ma caméra alors que si ça se trouve on me raconte la noyade de dizaine d’enfants dans un… prout.

Eh eh eh…

Enfin bref je suis en polaire et en maillot de bain mais tout va bien. Il ne nous reste plus qu’à rentrer nous coucher. C’est cool car je dors dans la chambre des enfants (non pas avec eux, les ‘molusques’ ont été dégagés à la campagne) donc j’ai une couverture avec un singe.

Jeremy – 3

À Ekaterinburg j’ai été hébergé par Nadia et son gentil mari, tous deux musiciens amis de Véronika. C’est la première fois que je me retrouve séparé deux nuits de mon duo. Mais l’accueil est toujours aussi chaleureux et la vodka délie les langues où l’anglais avait été déclaré absent (tout le monde connait au moins un peu la langue de l’ennemi). Le lendemain matin le jour était frisquait. Aussi, comme j’ai oublié mon manteau en France chez les parents de Steph, j’ai été affublé d’une petite doudoune blanche bien trop courte et d’une écharpe à paillettes pour contrer le froid. J’avais l’air fin et surtout tout aussi perdu que l’enfant qu’on voyait en moi.

Car derrière ma petite caméra j’écoute et j’obéis. Comme un enfant discipliné. Tout concourt à me maintenir dans cette régression infantile : Je ne comprends pas la langue et dois suivre mes maîtresses, je gamberge (ou mon esprit tout du moins) quand les adultes discutent de sujets que je ne peux maitriser. J’attends donc, patiemment, regardant la bibliothèque remplie de livres dont seules les images me parlent vraiment. Puis après je pose mes petites questions, qu’a dit le monsieur, qu’est-ce qu’il fait, pourquoi ? Je dois d’ailleurs remercier du fond du cœur Stéphanie qui prend toujours le temps de me traduire, de tout m’expliquer sans relache avec l’infatiguable grace qui lui est propre.

Il me faut quand même nuancer cette position tant le voyage a par nature vocation à la regression : appréhension d’un nouveau monde, découverte d’un nouveau quotidien, même la considération d’un nouvel espace (en particulier en Russie où le territoire est si grand) renvoie aux affects de l’enfance. Et c’est cette constante vitalité accompagnée du boost d’énergie qui sous-tend le baroudeur qui font que le voyage amène tant de bien-être et fait pour moi office de fontaine de jouvence.

Je ne crois néanmoins pas que mon statut d’anti-Tadzio du pays de Piaf joue en ma faveur. Parfois on me fait ouvrir la bouche pour déclamer mes quelques mots et répliques de la langue de Pouchkine qui ont su rentrer dans ma mémoire. Et puis une fois mon petit tour achevé, je retourne tel un lapin au fond de mon chapeau, ou plutôt derrière ma caméra.

Heureusement je ne suis que mioche à temps partiel (du moins j’aime le croire) et une fois le dernier russe caché notre trio me redonne une place plus agréable, celle de roi de la banquette arrière de la voiture (heureusement sans siège bébé) lors des longues heures de routes qui rythment notre quotidien.

Car nous avons des journées vraiment chargées. Dernièrement les plus grosses ont consisté en une visite d’une usine de titane ou d’au moins deux grosses interviews qui nous prennent tout notre temps avant de filer au lieu où les filles donnent un concert. Ce régime quotidien ne connait comme transition entre le docu et la scène que les heures de routes que Véronika doit assurer. En filmant soir après soir leurs performances je décèle avec l’habitude les interstices discrets où la fatigue se dissimule. Vivement une journée off.

Pour le confort de l’anecdotique, je peux quand même citer quelques moments marrants, entre autres :

  • Alors que je sortais du banya, tout nu dans le jardin nocturne pour me verser un seau d’eau froide afin de revigorer mon petit corps. Soudain Yuri, enfant sauvage franco-russe de 2 ans se met à courir vers moi en pointant du doigt ma… personnalité et en criant ‘Kiki ! Kiki !’ à tout va sans que je puisse l’arrêter.
  • L’arrivée à Tchaïkovsky (oui c’est aussi une ville), où nous étions sensés être hébergés dans une grande demeure sublime. À notre arrivée en plein milieu de la nuit nous découvrons que ce seront en fait des préfabriqués (pour le service?) qui nous ferons office de logis et, le lendemain matin, que le grand lac qui fait la gloire de la propriété est asséché.
  • Notre rencontre avec Anastasia lors du dernier jour du festival. Il était très dur de déterminer si la demoiselle est autiste ou si sa rencontre avec des français lui a fait péter une méchante durite. En effet l’adolescente folle de joie s’est mise à sauter sur place telle un zébulon en short et casquette puis nous posa toutes les questions qu’elle avait noté sur son petit carnet que que l’enthousiasme n’étouffaient pas. Il faut avouer que son niveau de français a de quoi impressionner, surtout vu son âge ! Malheureusement elle eu bien peur de Kendy, notre grand cubain dont la tchatche, l’accent (et la couleur de peau?) l’ont complètement déconcerté. Déjà qu’elle peinait à nous regarder dans les yeux lorsque nous conversions, alors là, c’était même plus la peine.
  • Après un concert à Bérezniki, une jeune et jolie russe (une sorte d’Audrey Hepburn qui sortirait de prison) me lance émue et en anglais que my ‘face is beautiful’. Ça m’a coupé la répartie sous la langue et j’ai presque eu du mal à ne pas rire. J’ai donc renvoyé le compliment maladroitement comme si c’était une couche bien sale et j’ai pris la poudre d’escampette, plus surpris encore que si j’avais croisé Casper.

Depuis notre passage dans le comté de Perm nous nous sommes chopés deux heures de plus, comme ça d’un coup. Avant c’était progressif, d’heure en heure, mais l’Oudmourtie a été ramenée au fuseau horaire de Moscou. Une explication que j’aime beaucoup est que cela permet la livraison des kalachnikovs fabriquées à Ijevsk se fasse plus rapidement. Honnêtement je ne vois pas d’autre raison.