Jeremy – 4

Il est impossible que tout se passe bien. On ne peut pas prétendre que notre aventure ne soit qu’une déambulation uniquement gorgée de lait et de miel. « Mais quoi, l’Histoire n’est amère qu’à ceux qui l’attendent sucrée »et ce ne sont pas quelques déboires qui condamnent une entreprise dans sa totalité. Il faut plutôt voir ça comme la répétition mal digérée et redondante d’un script bâclé : nous sommes à mi-parcours, donc il faut faire sortir un peu de pus. Heureusement, à l’heure où j’écris ces lignes tout semble être rentré dans l’ordre et l’avenir s’annonce pour le mieux. Notre nemesis s’est identifiée et ce n’est pas « celle dont parlait Brando dans Apocalypse : l’horreur – qui a un nom et un visage » mais la fatigue qui n’a pas de tête et pas mal de remords. Heureusement, plus de concerts à l’horizon ni de festival, ce second mois sera entièrement dévoué au documentaire.

« J’ai repris le plan dans son intégralité, en rajoutant cette fin un peu floue, ce cadre tremblotant sous la force du vent qui nous giflait sur la falaise, tout ce que j’avais coupé pour “faire propre” et qui disait mieux que le reste ce que je voyais dans cet instant-là, pourquoi je le tenais à bout de bras, à bout de zoom, jusqu’à son dernier 25° de seconde… »

Cette prédominance de notre docu n’est pas forcément une si bonne nouvelle pour moi car soudainement le poids qui pèse sur mes épaules d’opérateur est plus visible que jamais. Comprenons-nous bien, j’adore ce projet et je veux le faire du mieux que je peux, mais mes penchants pour la prédominance de l’information dans l’image plutôt que dans le discours ne sont pas des qualités ici recherchées. En effet, ne comprenant quasiment rien à la bande son que j’enregistre et ayant une manière de composer vraiment basée sur mon ressenti (grosso merdo je cerne le sentiment recherché et puis je compose l’image pour ressentir ce sentiment visuellement au-delà de toute ‘règle’ pré-établie – tiers, axes et autres manuels pour jt de TF1), je ne ‘cadre’ pas forcément (excusez le jeu de mot) avec l’approche générale du reportage, plus formatée. Tant pis, je fais de mon mieux, espérant restituer correctement à ces personnes un honneur que je ne leur ressens pas forcément et qui finalement transmet assez bien l’interrogation constante de mon sentiment. Je n’aurai pas besoin de regarder ces rushs dans 40 ans pour y voir que j’étais perdu, je le suis déjà. Et au final ça colle plutôt bien au sujet. Le seul soucis donc maintenant c’est d’être infaillible dans ce grand flou que je viens de cerner. Vous voyez le paradoxe ? Heureusement, si mon besoin poétique a une nécessité d’assouvissement il me reste la Russie entière dont je peux capturer à loisir les moments de magie, je « les épingle et les décore comme des insectes qui se seraient envolés du Temps et qu[e je] pourrai[s] contempler d’un point situé à l’extérieur du Temps – la seule éternité qui nous reste. » Ces petits moments finiront peut-être au hasard d’un plan de coupe, tel un trèfle caché parmi les pâquerettes.

« Je vous écris tout ça d’un autre monde, un monde d’apparences. D’une certaine façon, les deux mondes communiquent. La mémoire est pour l’un ce que l’Histoire est pour l’autre. Une impossibilité. Les légendes naissent du besoin de déchiffrer l’indéchiffrable. Les mémoires doivent se contenter de leur délire, de leur dérive. Un instant arrêté grillerait comme l’image d’un film bloquée devant la fournaise du projecteur. La folie protège, comme la fièvre. »

Il faut que j’en parle de cette Russie quand même, mais comment ? Il ne s’agit pas de faire le récit hagard d’un pays charmant. Il n’y a ni beauté ni laideur, ni qualité ni défaut en cela que je n’entreprends pas ce pays en fonction du mien ou de l’idée qu’on pourrait s’en faire. Il s’agit plutôt d’une âme, charmeuse et charnue qui vous séduit et vous accable dans le même mouvement fondateur. Je ne sais pas pourquoi il y a dans cet air ce sentiment pour moi si familier.

« Le sens s’en est perdu, mais c’est là que pour la première fois il a perçu la présence de cette chose qu’il ne comprenait pas, qui avait à voir avec le malheur et la mémoire, qu’il lui fallait à tout prix essayer de comprendre et vers laquelle, avec une lourdeur de scaphandrier, il s’est mis en marche. »

Et c’est pourquoi dans tout ces mails qui portent le nom de Russie il n’en est finalement jamais question. On ne décrit pas la femme qu’on aime, surtout quand elle vous ignore. On regarde sa chevelure faite de forêts, ses ongles et sa fièvre d’où sortent les usines, sa peau tremblante faite d’une terre qui semble souvent pleurer, ses yeux innombrables qui se lient les uns aux autres, projetant chaque homme, chaque femme et chaque chat dans le même miroir.

« Et sous chacun de ces visages, une mémoire. Et là où on voudrait nous faire croire que s’est forgée une mémoire collective, mille mémoires d’hommes qui promènent leur déchirure personnelle dans la grande déchirure de l’Histoire… »

Bien sûr chaque peuple sur Terre a une force, mais c’est peut-être celui-ci qui me touche le plus car le peuple russe semble avoir créé l’âme humaine en lui inventant la nostalgie.

« Pardonnez-moi ces pensées désordonnées. Je vous laisse une image mélancolique, mais au fond de moi je suis heureux. J’ai parlé franchement. Excusez-moi. »
Ryoji Uebara (kamikaze)

Si je ne peux vous ravir d’anecdotes, je peux au moins continuer à vous servir une imagerie empruntée, aujourd’hui avec ce court reportage pour la télé de Solikamsk où nous étions passé. Aucun plan ici n’est spontané, de notre arrivée en voiture (re)mise en scène à toutes ces images que je prétends tourner. C’est visible sur youtube aussi parce que c’est le devenu le cimetière des éléphants de toute image à présent. « Et puis le voyage à son tour est entré dans la Zone. Hayao m’a montré mes images déjà atteintes par le lichen du Temps, libérées du mensonge qui avait prolongé l’existence de ces instants avalés par la Spirale.

« […] et j’ai pensé que de toutes les prières au Temps qui avaient jalonné ce voyage, la plus juste était celle de la dame de Go To Ku Ji qui disait simplement à la chatte Tora : Chatte aimée, où que tu sois, puisse ton âme connaître la paix.
Chris Marker, Sans Soleil

Une réflexion au sujet de « Jeremy – 4 »

  1. mais quel poète ce Jérémy !! ah on le sent un peu désemparé quand même , il semble perdu dans cette immensité ….il ne comprend pas la langue , comment ne pas se sentir esseulé !! même si de jeunes et jolies slaves lui font des déclarations enflammées, il y a toujours la barrière du langage … bientôt le retour au pays et au fil du temps , il appréciera encore plus ce peuple si attachant et ce pays si envoûtant …

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