Jeremy – 3

À Ekaterinburg j’ai été hébergé par Nadia et son gentil mari, tous deux musiciens amis de Véronika. C’est la première fois que je me retrouve séparé deux nuits de mon duo. Mais l’accueil est toujours aussi chaleureux et la vodka délie les langues où l’anglais avait été déclaré absent (tout le monde connait au moins un peu la langue de l’ennemi). Le lendemain matin le jour était frisquait. Aussi, comme j’ai oublié mon manteau en France chez les parents de Steph, j’ai été affublé d’une petite doudoune blanche bien trop courte et d’une écharpe à paillettes pour contrer le froid. J’avais l’air fin et surtout tout aussi perdu que l’enfant qu’on voyait en moi.

Car derrière ma petite caméra j’écoute et j’obéis. Comme un enfant discipliné. Tout concourt à me maintenir dans cette régression infantile : Je ne comprends pas la langue et dois suivre mes maîtresses, je gamberge (ou mon esprit tout du moins) quand les adultes discutent de sujets que je ne peux maitriser. J’attends donc, patiemment, regardant la bibliothèque remplie de livres dont seules les images me parlent vraiment. Puis après je pose mes petites questions, qu’a dit le monsieur, qu’est-ce qu’il fait, pourquoi ? Je dois d’ailleurs remercier du fond du cœur Stéphanie qui prend toujours le temps de me traduire, de tout m’expliquer sans relache avec l’infatiguable grace qui lui est propre.

Il me faut quand même nuancer cette position tant le voyage a par nature vocation à la regression : appréhension d’un nouveau monde, découverte d’un nouveau quotidien, même la considération d’un nouvel espace (en particulier en Russie où le territoire est si grand) renvoie aux affects de l’enfance. Et c’est cette constante vitalité accompagnée du boost d’énergie qui sous-tend le baroudeur qui font que le voyage amène tant de bien-être et fait pour moi office de fontaine de jouvence.

Je ne crois néanmoins pas que mon statut d’anti-Tadzio du pays de Piaf joue en ma faveur. Parfois on me fait ouvrir la bouche pour déclamer mes quelques mots et répliques de la langue de Pouchkine qui ont su rentrer dans ma mémoire. Et puis une fois mon petit tour achevé, je retourne tel un lapin au fond de mon chapeau, ou plutôt derrière ma caméra.

Heureusement je ne suis que mioche à temps partiel (du moins j’aime le croire) et une fois le dernier russe caché notre trio me redonne une place plus agréable, celle de roi de la banquette arrière de la voiture (heureusement sans siège bébé) lors des longues heures de routes qui rythment notre quotidien.

Car nous avons des journées vraiment chargées. Dernièrement les plus grosses ont consisté en une visite d’une usine de titane ou d’au moins deux grosses interviews qui nous prennent tout notre temps avant de filer au lieu où les filles donnent un concert. Ce régime quotidien ne connait comme transition entre le docu et la scène que les heures de routes que Véronika doit assurer. En filmant soir après soir leurs performances je décèle avec l’habitude les interstices discrets où la fatigue se dissimule. Vivement une journée off.

Pour le confort de l’anecdotique, je peux quand même citer quelques moments marrants, entre autres :

  • Alors que je sortais du banya, tout nu dans le jardin nocturne pour me verser un seau d’eau froide afin de revigorer mon petit corps. Soudain Yuri, enfant sauvage franco-russe de 2 ans se met à courir vers moi en pointant du doigt ma… personnalité et en criant ‘Kiki ! Kiki !’ à tout va sans que je puisse l’arrêter.
  • L’arrivée à Tchaïkovsky (oui c’est aussi une ville), où nous étions sensés être hébergés dans une grande demeure sublime. À notre arrivée en plein milieu de la nuit nous découvrons que ce seront en fait des préfabriqués (pour le service?) qui nous ferons office de logis et, le lendemain matin, que le grand lac qui fait la gloire de la propriété est asséché.
  • Notre rencontre avec Anastasia lors du dernier jour du festival. Il était très dur de déterminer si la demoiselle est autiste ou si sa rencontre avec des français lui a fait péter une méchante durite. En effet l’adolescente folle de joie s’est mise à sauter sur place telle un zébulon en short et casquette puis nous posa toutes les questions qu’elle avait noté sur son petit carnet que que l’enthousiasme n’étouffaient pas. Il faut avouer que son niveau de français a de quoi impressionner, surtout vu son âge ! Malheureusement elle eu bien peur de Kendy, notre grand cubain dont la tchatche, l’accent (et la couleur de peau?) l’ont complètement déconcerté. Déjà qu’elle peinait à nous regarder dans les yeux lorsque nous conversions, alors là, c’était même plus la peine.
  • Après un concert à Bérezniki, une jeune et jolie russe (une sorte d’Audrey Hepburn qui sortirait de prison) me lance émue et en anglais que my ‘face is beautiful’. Ça m’a coupé la répartie sous la langue et j’ai presque eu du mal à ne pas rire. J’ai donc renvoyé le compliment maladroitement comme si c’était une couche bien sale et j’ai pris la poudre d’escampette, plus surpris encore que si j’avais croisé Casper.

Depuis notre passage dans le comté de Perm nous nous sommes chopés deux heures de plus, comme ça d’un coup. Avant c’était progressif, d’heure en heure, mais l’Oudmourtie a été ramenée au fuseau horaire de Moscou. Une explication que j’aime beaucoup est que cela permet la livraison des kalachnikovs fabriquées à Ijevsk se fasse plus rapidement. Honnêtement je ne vois pas d’autre raison.

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